
C'est
un voyage dans un autre monde, à travers un autre temps. Ce
n'est pas seulement vagabonder au cœur de splendides paysages,
c'est aussi apprendre à découvrir leurs secrets et surtout
leur mémoire. Ce n'est pas un voyage facile, ni ordinaire
; le point de départ :" Mont'Estremu ", et là le ton est déjà
donné. L'itinéraire passe au pied des plus fameux sommets
de l'île, et il emprunte les chemins les plus anciens qui
la parcourent depuis des siècles. Au premier abord, cette
barrière montagneuse qu'est le cœur de la Corse paraît infranchissable.
Et pourtant, chaque jour livrera son nouveau sentier qui serpente
d'une vallée à l'autre, gravit les cols, vous guide vers une
source, une chapelle, un minuscule oratoire où quelques larmes
figées de cire blanche témoignent qu'un passant vous a précédé
et qu'il a interrompu sa marche, le temps d'allumer une bougie
qui brûla dans ces solitudes désertes en souvenir de quelqu'un,
ou en remerciement à une sainte pour la protection qu'elle
offrit un jour. Caprunale, c'est le premier voyage ; sur les
traces des bergers transhumant entre la Balagna et le Niolu,
la voie majeure, capitale, assez large pour offrir le passage
aux immenses troupeaux qui descendaient du Niolu. Voie de
transhumance, mais aussi voie stratégique qu'entretinrent
des bagnards qui reconstruisaient inlassablement ce que détruisait
la montagne. Une route pierrée, dallée qui serpente autour
d'un éperon rocheux vers le ciel. Et là-haut, au col de

Caprunale,
au pied d'un hêtre qui depuis des siècles affronte tous les
vents de mer et de montagne, on découvre les massifs du Niolu,
le cœur de la Corse.
Dès le premier matin, on a tourné le dos
à la mer, à la belle anse de Galéria, pour commencer la marche
dans la vallée du Fango. Lorsque nous reverrons la Méditerranée,
ce sera à Propriano, de l'autre côté. On part à pied, au côté
de son cheval, que l'on apprend à ménager tout au long de
ce parcours. Parce que là encore, il y a une véritable initiation
; celle de la vie en pleine nature, auprès d'un bel animal.
Après ma première traversée de la Corse, je n'ai plus jamais
abordé un cheval comme avant.
Le soir, on fait étape dans des bergeries
oubliées, que bordent de brusques torrents où l'on se baigne
dans une eau vive et claire. Les

vestiges
d'anciennes existences persistent, et on apprend à les déchiffrer.
Deux ou trois cerisiers au bord du chemin enserrés par une
forêt de hêtres indiquent que l'on s'approche d'un lieu où
l'homme fut présent. Et parfois, il y a d'heureuses rencontres
: le lieu est toujours habité ; on traverse un jardin potager,
il y a une belle source entretenue, et le soir, on partagera
le repas avec le gardien des lieux, un berger qui transhume
encore sur ces hauteurs.
Je me souviens d'une grande étape.
En nous dirigeant vers le fond de la vallée où se trouvait
la bergerie, nous regardions monter vers nous un épais brouillard.
Pas d'inquiétude, Francis est un guide exceptionnel, mais
un étrange sentiment d'oubli

du
monde à mesure que la brume gommait les contours du paysage,
puis nous soustrayait les uns et les autres à la vue de nos
compagnons. Et quand chacun se sentit évoluer dans un épais
coton, laissant son cheval suivre le sentier derrière le guide
qu'on ne distinguait plus, on entendit monter un chant magnifique
à travers le brouillard. Des voix d'hommes, puissantes, justes,
mais venues de nulle part éclataient dans l'obsédant silence
qui nous avait cernés.
Ils avaient travaillé durant deux
jours à reconstruire le toit d'une des bergeries du petit
hameau où nous mettions pied à terre. Ca s'appelle un aïutu.
Celui qui a besoin d'aide en fait la demande auprès des hommes
ou des femmes susceptibles d'apporter leur concours. Il peut
s'agir d'une grande clôture à refaire, d'un terrain à nettoyer,
d'un caseddu à reconstruire. Cela doit concerner les nécessités
du travail. Le demandeur fixe la date de l'aiutu, achète le
matériel, et dirige les travaux. Il sera redevable à son tour
du même service, un jour. Et surtout, il offre les repas,
le vin, les casses-croûtes, tout ce qui sera servi à manger
et à boire aux volontaires venus l'aider. C'est toujours un
très beau moment, et nous arrivions à temps pour partager
le repas final. On nous fit fête, on nous installa, on s'enquit
poliment de nos origines, c'est à dire de nos villages et
familles respectifs ; et c'est ainsi que je fis connaissance
d'un de mes cousins qui du coup passa le reste de la soirée
avec nous et partit au petit matin en oubliant son couteau
que je conserve comme un remords au fond d'un tiroir

en
attendant que vienne le jour de le lui restituer.
Départ dans un beau matin lumineux.
Chacun s'active autour d'Orone, le cheval de bât qu'il faut
rhabiller pour la journée. Ce n'est pas une mince affaire.
Il s'agit de ranger d'abord le contenu des bâts, c'est à dire
notre ravitaillement, une bâche en cas d'averse brusque, la
trousse à pharmacie, la caisse de maréchalerie… Et le plus
difficile, c'est d'équilibrer tout ceci. En contrepartie de
tout ce poids, qui s'amenuise à mesure que passent les jours,
Orone évolue en liberté. Le choix du cheval de bât est d'une
importance capitale ; il doit être suffisamment discipliné
pour ne pas trop s'éloigner de la troupe, assez avisé pour
choisir seul les endroits où passer en cas de difficultés
et assez fin pour prendre conscience du volume exact du fardeau
qu'il transporte : en quinze jours, Orone n'a jamais frotté
ni accroché son bât au moindre arbre ou rocher ; et les occasions
n'ont pourtant pas manqué… Et puis il est drôle ! extrêmement
pénétré de son importance, il toise les autres chevaux, les
observe en cas de passage difficile, puis se penche à son
tour sur la question : il faut le voir examiner un sentier
scabreux avant de s'y aventurer, en considérer tous les aspects,
puis s'engager avec prudence en se tortillant pour éviter
un tronc d'arbre ou un rocher mal placé… et à la sortie relever
fièrement la tête : " Hein ?je l'ai fait ! ".
Orone est prêt, départ à pied pour
échauffer chevaux et cavaliers. Les premières journées se
déroulent à travers de gigantesques amoncellements de roches
où se dessinent sous nos pas des sentiers tracés de longue
date dont jamais on n'aurait soupçonné l'existence. Et pourtant,
les passages sont larges, bien aménagés et l'on découvre que
l'immense barrière rocheuse est en réalité creusée, adaptée
pour que l'homme y

vive et y circule. Des bergeries y sont construites, comme
celles de Radule, suspendues dans l'espace, accrochées à l'immense
flanc de pierre que nous venons de contourner, et d'où jaillit
un torrent glacé. Ici, pierre et eau, rien d'autre dans cette
vallée que seul barre le tronc d'un sapin foudroyé.
Après ce monde minéral, j'attends
le plateau du Camputile, ses ruisseaux courant à travers le
fin gazon, les croupes et les creux très doux que dessinent
ses buttes herbeuses, et surtout le miroitement du lac de
Ninu, comme un marcheur attend la source dans l'ombre fraîche.
Mais il a neigé dans la nuit, et c'est encore un paysage d'un
autre monde que nous traversons. Et à l'orée de ce plateau
mille fois foulé, face à ce lac mille fois contemplé, je ne
sais plus… Le lac est gelé, la neige a effacé

les
contours familiers, creusé de nouvelles ombres, dessiné d'autres
volumes, et le refuge de Manganellu, cette vaste et sombre
bâtisse plantée de l'autre côté du Camputile jette les reflets
éblouissants d'un palais de glace surgi de nulle part.
La douceur de ce beau mois d'octobre
revient dès le lendemain, et se mêle à l'un des plus beaux
paysages de Corse : le lac de Crenu, enserré dans une splendide
forêt de pins dont les aiguilles tombées colorent le sentier
et adoucissent la marche en étouffant le moindre bruit. C'est
dans ce beau silence qu'il s'offre au regard. Il y a une lumière
merveilleuse, c'est doux, c'est beau, ça sent délicieusement
bon, c'est l'odeur des pins chauffés par le soleil ; mais
écorces, aiguilles, racines, n'exhalent pas le même parfum.
L'ensemble est subtil, il faut apprendre à défaire cet écheveau
d'odeurs et peu à peu j'y parviens. Allongée sous un arbre,
je renonce à ma sieste pour me repaître de ces fragrances
et c'est un moment de véritable bonheur. J'entends parfois
remuer mon cheval qui s'assoupit près de moi, j'écoute le
vent dans les arbres, je regarde de tous mes yeux ces lumières,
ces couleurs, et les frissons du lac sous la brise, je sens
la terre autour de moi.
Nous entrons dans les forêts, maintenant.
Non que le Niolu en eut manqué, mais la puissance des sommets
rocheux qui le dominent oblitèrent bien des paysages. Nous
pénétrons dans les belles

forêts d'altitude : les lariccio, les sapins du Marmanu, et
les fins bouleaux. Mais je réserve ma passion pour les hêtraies
qu'octobre a parées de rouge et d'or, où les arbres semblent
en marche, étrange armée en habit de parade à l'assaut des
sommets du Sud. Nous passons deux jours entiers à voyager
sous les hêtres, rarement interrompus de clairières ou d'un
bosquet de mélèzes, et jamais je ne les aurais crus si nombreux.
C'est un très grand plaisir de marcher à travers des hêtres,
le tapis de feuilles étouffe les bruits, l'odeur un peu acidulée
des arbres fait venir l'eau à la bouche, et l'on est vite
happé par ce monde peuplé d'arbres immenses aux troncs lisses
et gris tourmentés de formes arrondies comme des gestes.
Col de Verde, plateau du Cuscionu,
et un jour, on revoit la mer…

C'est une grande émotion de retrouver la mer, je ne l'aurai
jamais cru, je suis une fille de la montagne, pourtant. Durant
les deux derniers jours, nous redescendrons vers elle et nous
ne la quitterons plus des yeux. Il y avait du vent d'ouest,
et c'est l'odeur de la montagne qui nous a environnés jusqu'à
la fin. Aussi, c'est un choc très violent que je ressens à
l'instant où je suis assaillie sur la plage par les puissants
parfums d'algues, de sel, d'autres arbres et d'autres roches
chauffées par le soleil. Et je comprends confusément que mer
et montagne ne sont en réalité aucunement distinctes, mais
liées aussi étroitement l'une à l'autre que sont liés l'âme
et la force, le sang et le cœur, les doigts de la main.
J'ai caché mon émotion dans la crinière
de mon cheval, et c'est lui qui m'a ramenée à la réalité.
Lui aussi était heureux de revoir l'eau et de sentir sous
ses sabots la souplesse du sable, la fraîcheur de l'eau. Nous
avons galopé comme des fous juste à la lisière des vagues,
et parfois il faisait semblant d'avoir peur de l'écume, de
s'en écarter, c'était drôle. Nous avons joué dans l'eau ensuite,
longuement, et puis nous sommes rentrés au pas, tous les deux.